Dans le cadre de la sortie du livre de Benoît Durand Tisnès – Savoir rebondir après 45 ans – Christophe Caupenne explique que même face à l’incertitude il existe une solution.

 

Policier depuis 25 ans, Christophe Caupenne fut inspecteur en police judiciaire, en groupe de répression du banditisme puis en groupe criminel, avant de rejoindre le RAID, durant 12 ans, en qualité de commandant, chef du groupe gestion de crise et négociation. Il a réalisé plus de 350 opérations de forcenés, prises d’otages, mutineries, kidnappings à l’étranger. Il est aujourd’hui à la tête de plusieurs entreprises.

 

Comment avez-vous débuté dans ce métier ?

Quand on entre dans la police, la police judiciaire fait rêver. Il faut normalement 10 ans de police avant d’y arriver. La bonne nouvelle c’est que j’ai eu de la chance ! Un jour s’est créée une nouvelle unité spécialisée dans le banditisme en banlieue (la BREC), et des places ont pu se libérer en police judiciaire, une sacré aubaine. J’ai découvert la chasse au grand banditisme et donc la peur circonstancielle. Il faut bien distinguer la peur, qui est immédiate, de l’angoisse, qui est l’anticipation de la peur. Les jeunes qui appartiennent à un gang sont imprévisibles et donc d’une très grande dangerosité. Le jour de l’interpellation, il faut les prendre en flagrant délit, en choisissant le moment « idéal » pour le faire, là où l’on pourra prendre le moins de risques pour nous et pour la population autour. Cela met une pression incroyable sur les épaules des policiers. Vous n’avez qu’une seule chance, et il ne faut pas la rater, ce qui met une pression sur l’ensemble des effectifs. 

 

Est-ce que c’est cela qui vous a donné le goût du risque ?

Le goût du risque ne s’apprend pas. Soit on est fait pour le supporter, soit on ne l’est pas. On estime que 70% des personnes sont sidérées en situation de peur. C’est une terrible loterie, que l’on ne maîtrise pas.

Fin 1999, j’intègre le raid, dans le service de gestion de crise et de négociation. La peur d’échouer n’est pas tellement présente dans ce type d’unité, tout simplement parce qu’il existe à chaque fois un plan B, qui est l’engagement du groupe d’assaut. Si la négociation échoue, il y a toujours ce plan B, et c’est rassurant.

C’est la même chose en entreprise : ne vous arrêtez jamais à une seule option, ayez toujours un plan B, une « solution de rechange ». L’important est de ne pas se figer dans ce que l’on croirait être une « impasse ». Dans les unités d’intervention, on rappelle que « la peur n’évite pas le danger ». C’est ce qui nous affranchit partiellement de cette sidération.

Nous avons tout le temps peur, mais l’objectif dans ce travail est de créer les conditions du courage. Nous avons été recrutés pour cela, pour notre abnégation. C’est comme pour un entrepreneur : s’il a le courage de prendre des décisions ou d’oser des risques, il va naturellement créer autour de lui un environnement propice à la réussite. En revanche, on ne doit pas sous-estimer les difficultés ni surestimer ses capacités, il faut avoir une vision objective de soi et de la situation. Je me méfie toujours de la pensée magique de ceux qui sont trop sûrs d’eux. J’invite toujours mes collègues à parler de leurs angoisses. Les partager, c’est une façon de les atténuer.

 

Comment se prépare une intervention ?

Le temps du briefing, c’est la première partie du travail : chacun met en commun ses informations, donne son avis sur un scénario, et nous évoquons la stratégie d’action. L’objectif est aussi d’évoquer les réticences et doutes de chacun : est-ce que ce sera facile de descendre le mur en rappel ? Faut-il utiliser des snipers cachés ? Tout doit être partagé avec l’ensemble des membres de l’équipe.

En général, en opération, la peur est taboue. Lorsque l’opération réussit, personne ne dira que c’est une question de chance ou le hasard. A l’inverse, si c’est un échec, personne ne dénoncera la conception de l’opération, car nul n’aura envie de se remettre en question. La logique, c’est, en aval, de pouvoir débriefer de tout et d’apprendre à ne plus avoir peur de l’échec. On dédramatise, on désacralise les choses. Le débriefing est le meilleur moyen de désacraliser la peur de la peur. C’est une manière d’objectiver les choses et l’occasion d’apprendre de ses erreurs. Avec un bon débriefing, on a une bonne lecture des choses. C’est le même principe pour un manager : un manager intelligent sait donner la motivation et l’envie à son équipe de donner plus, et il n’hésite pas à évoquer tous les paramètres d’une affaire, là où sont les atouts, mais aussi là où sont les vulnérabilités. La réussite collective est au prix de cette honnêteté. Celui qui ne se remet jamais en question ne sera jamais vu par ses collaborateurs comme un bon manager.

 

Comment se préparer à affronter le risque ?

Il faut d’abord être prêt à affronter nos chimères, ce que nous appréhendons le plus. En général, cela commence dès l’enfance. Si vous avez été surprotégé, dans de très bonnes écoles et si vous avez pratiqué des sports comme le tennis, certes, vous serez combatif, mais moins préparé qu’en étant à l’école de la rue et en ayant pratiqué le rugby. Vous ne serez pas prêt, de la même façon, à affronter le risque. Ce qui ne veut pas dire que certains ne vont pas se révéler lors d’épreuves redoutables, et alors dépasser leurs freins et angoisses, mais ce sera certainement plus difficile. 

C’est comme quelqu’un qui devient CEO. Du jour au lendemain, il ou elle va devoir prendre des risques pour lesquels il ne sera pas forcément préparé ni adapté. Il ne pourra pas dépasser sa peur sans en payer un certain prix : ulcères à l’estomac, psoriasis, douleurs lombaires, céphalées, etc. La somatisation guette tous ceux qui se hasardent dans des zones de danger inhabituelles. D’où la nécessité de multiplier les entraînements, les « crash tests », les exercices sur table.

Le plus important, c’est de ne pas avoir de regrets et de se donner les moyens de réussir en ayant anticipé les dangers et admis y être confronté. Il faut pouvoir se dire : « J’ai tout donné pour que ça marche », mais parfois, il faut aussi pouvoir se raisonner. L’échec fait partie de la vie. Dans les forces spéciales, le courage est individuel et collectif. Il faut avoir une appétence au risque et une capacité à résister au stress, mais aussi une immense indulgence pour nous-mêmes, nos potentielles faiblesses circonstancielles, et pour nos coéquipiers lesquels peuvent flancher, douter, rater leur action et participer à l’échec de l’ensemble. Parfois, la faute d’une personne conduit à un désastre qu’il nous faudra assumer collectivement. En avoir conscience, c’est accepter que l’échec fasse partie intégrante de l’équation. Dès lors, nulle peur d’échouer, puisqu’il y a toujours cette part de hasard.